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L’actus
du Pro Bono

L’engagement sera-t-il demain une case à cocher ?

Pro Bono Lab a rassemblé le 21 avril quatre invité.es pour réfléchir à la notion d’engagement et à la place que prend ce mot ces dernières années.
Article initialement publié dans le Bulletin d'innovation sociétale du RAMEAU et d'Innovation Sociale Conseil (page 51)

Les échanges ont eu lieu en présence de :
- Charlotte Debray, déléguée générale de La Fonda,
- Aymeric Marmorat, directeur du Bachelor Act (ESSEC et Université de Cergy),
- Olivia Féré, déléguée générale de la Fondation Roole,
- Antoine Clément, Software Developer & Volunteering Ambassador chez SAP France.

Replay de l'événement disponible ici

Les mots ont une histoire

L’engagement est ce que l’on appelle un attracteur sémantique : c’est un terme utilisé partout, tout le temps, mais qui décrit, sans l’expliciter réellement, des réalités différentes.

Pour nous aider à préciser son sens, Charlotte Debray part de l’étymologie du mot engager (en gager du latin invadiare) : l’engagement, c’est l’action de mettre en gage, de donner un gage. Historiquement, il est utilisé dans le champ lexical de l’armée mais aussi du mariage, deux domaines où l’on trouve une notion de contrat, de soumission à un ordre, de moralité.

Le mot engagement n’était jusqu’alors que peu utilisé dans le domaine associatif où on lui préférait la notion de militantisme. Il n’était pas non plus utilisé dans le monde de l’entreprise.

Depuis quelques années maintenant, le terme a évolué et s’est popularisé pour devenir un mot de référence décrivant l’idée d’un passage à l’action au service de causes de bien commun et d’intérêt général. On le retrouve employé dans les milieux associatif et entrepreneurial, mais aussi dans le monde de l’entreprise et notamment des grandes entreprises (depuis la promulgation de la loi PACTE en mai 2019).

Pourquoi s’engage-t-on ?

Charlotte Debray nous propose de visualiser une matrice de l’engagement avec :
- Une abscisse qui va de la « liberté individuelle » au « devoir ».  
Liberté car l’engagement correspond à notre éthique personnelle, aux valeurs qui nous touchent. À l’inverse, il peut être de l’ordre du devoir implicite : dans une société où l’engagement serait une « case à cocher », les citoyen.nes seraient jugé.es sur leur capacité à se rendre utile et apporter des compétences à des causes d’intérêt général.
- Une ordonnée qui va de « pour soi » à « une cause universelle ».  
On s’engage pour soi ou, dans un horizon plus large, pour son quartier, sa commune, sa ville, sa région (etc.), voire pour changer le monde.

À noter qu’il pourrait y avoir un troisième axe : il correspondrait à la motivation de prendre des responsabilités ou de développer ses compétences. Ce n’est néanmoins pas la première motivation que nous observons dans le mouvement individuel qui incite à l’engagement – notons que pour les jeunes cependant, cette dimension semble avoir son importance.  

On remarque aussi qu’un des grands moteurs de l’engagement est la cooptation : dans plus de 50% des cas, elle est à l’origine de l’engagement au service d’une cause. C’est sur la recommandation de quelqu’un que l’on s’engage dans une association.

Finalement, en fonction de la priorité de chacun.e, le format d’engagement privilégié varie : il peut être inclusif, graduel, collectif, individuel, à court terme ou à long terme. Cette diversité des formes d’engagement représente indéniablement un atout en ce qu’il permet d’épouser les nombreuses aspirations des individus qui souhaitent d’engager. En revanche, cette multiplicité introduit, de fait, une complexité pour le monde associatif, à savoir : la mise en place et l’animation de ces différentes formes d’engagement. C’est cette variété de formats qui donne toute leur légitimité aux acteurs de l’intermédiation.

3 hypothèses qui vont à l’encontre des idées reçues :

  • L’engagement n’est pas inné : il s’apprend

C’est en étant convaincu de ce postulat – qu’il a par ailleurs pu vérifier à travers son parcours – qu’Aymeric Marmorat a créé, en 2022, le Bachelor ACT : cette formation permet de procurer aux étudiant.es les acquis nécessaires à un engagement professionnel impactant pour eux-mêmes et pour la société. La formation part du constat suivant : pour être engagé.e, encore faut-il avoir eu l’occasion d’apprendre à l’être.

L’objectif de ce Bachelor est de former des étudiants à devenir des professionnels de l’accompagnement et de la conduite de projets au service des transitions écologiques, citoyennes et sociétales.

Elle propose aux étudiant.es un apprentissage théorique et pratique de 3 ans pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Aymeric Marmorat relève quatre thématiques à étudier pour répondre aux intentions de la formation :
- Le système terre : qui nous invite à étudier la biologie, la chimie etc.
- L’humain : l’étude de la psychologie permet de mieux comprendre, à l’échelle individuelle, les comportements de celles et ceux qui nous entourent.
- La société : il est plutôt question de l’étude des formes de pouvoir, des inégalités, etc.
- L’organisation : c’est un niveau essentiel d’analyse duquel émerge la compréhension du management, de la sociologie des organisations, etc.

Les compétences pratiques étant également essentielles, le Bachelor ACT développe un enseignement autour de la posture, de la gestion de projets, des enquêtes, etc. Tous ces apprentissages permettent aux étudiant.es d’apprendre à se connaitre, à savoir pourquoi ils et elles agissent, ce qu’ils et elles ont envie d’apporter et comment le faire. En somme, bien apprendre pour bien s’engager !

  • L’engagement en entreprise : il s’accompagne

Apprendre l’engagement, même en entreprise ? Réponses avec Antoine Clément et Olivia Féré.

Antoine partage l’idée suivante : tout le monde peut s’engager, notamment en entreprise. L’engagement est, selon lui, accessible et multifacette, chaque facette correspondant au besoin, au désir d’un individu. Seulement, cet engagement nécessite un prérequis : le temps. Développer son engagement et le faire durer dans le temps est un des enjeux majeurs pour que celui-ci soit impactant.

Impulser une dynamique d’engagement pour les collaborateur.rices et pour soi-même est souvent facile à mettre en place, mais il n’est pas toujours évident de la pérenniser sur un temps long. Du côté de l’entreprise : qui se charge d’animer cette dynamique en interne ? Quels moyens sont mis en place pour l’ancrer dans la culture ?

Antoine nous propose d’apprendre à entretenir son engagement : cela peut passer par l’appel à des tiers (intermédiaires) qui cadrent ce dernier, lui donnent du sens en le clarifiant au regard des enjeux de l’entreprise, proposent une animation, des outils, etc. Sans accompagnement mise en place au sein de l’entreprise, l’engagement est difficile à pérenniser, ou bien il repose sur la bonne volonté de quelqu’un.es.

Olivia appuie cette nécessité d’avoir recours à des structures intermédiaires et parle de l’importance de penser l’engagement comme un tout qui se prépare, se vit mais aussi « se digère ». L’entreprise doit créer un cadre qui facilite et rend possible l’engagement de ses collaborateur.rices. Chez Roole, l’engagement est rendu possible grâce au déploiement, en interne, de moyens importants qui permettent son accompagnement :
- La mise en place d’1,5 jours de mécénat de compétences par mois par salarié.e,
- La mise en place d’un plan de recrutement afin de gérer la charge de travail non réalisée pendant ce moment d’engagement sociétal des salarié.es,
- La mise en place de formations pour le middle management,
- La mise en place de formations de gestion des émotions et de la vulnérabilité,
- La mise en place d’une aide psychologique pour les salarié.es touché.es par des conditions de vie qu’ils et elles n’ont pas l’habitude de côtoyer.

Olivia conclut son propos par un mot que nous nous proposons de retenir : « La bonne volonté ne suffit pas ». Parler d’engagement au sein d’une entreprise, c’est se donner des moyens qui permettent de lui donner une réalité et un cadre serein.

  • Si l’engagement prend de plus en plus de place, le désengagement aussi

S’engager est exigeant et les attendus des citoyen.nes ou des salarié.es qui y croient le démontrent. Quels impacts directs vais-je avoir ? Est-ce que cette action a réellement une utilité pour le ou la bénéficiaire ? Y a-t-il un sens à continuer mon action bénévole ?

Toutes les associations détentrices de valeurs et les entreprises affichant une raison d’être doivent, aujourd’hui, pouvoir le prouver à celles et ceux qui sont prêt.es à donner de leur temps. C’est une des contreparties de l’engagement : si elle n’est pas remplie, le désengagement est possible voire immédiat.

Par ailleurs, la volonté de s’orienter vers des parcours qui œuvrent pour le bien commun ne doit pas se transformer en un piège dont on ne peut s’extirper. Le désengagement doit pouvoir être abordé de façon compréhensive et sans jugement de valeur voire de sanctions de la part de l’entreprise, de l’association ou des autres collaborateurs et collaboratrices. On est libre de s’engager – et sur n’importe quelle cause –, de ne pas s’engager et de se désengager !

Au cours de notre échange, nous avons pu nous rendre compte de l’importance de la liberté : l’engagement oui, mais si et seulement s’il reste libre.

Une société où l’engagement serait obligatoire ? Oui… et non !

Nos invité.es partagent un point de vue commun : l’engagement ne doit pas être obligatoire pour les individus. Il doit être alimenté et impulsé par une envie, un souhait pour rester engageant et cohérent.

Il y a néanmoins un « mais » lorsque notre questionnement dépasse l’échelle individuelle pour se positionner à l’échelle des entreprises. Nos quatre intervenant.es font alors consensus autour de l’idée d’enjoindre les entreprises à se positionner comme facilitatrices de l’engagement de leurs collaborateurs et collaboratrices.

L’engagement n’est donc pas une case à cocher à l’échelle individuelle mais créer un cadre qui reconnait, facilite, accompagne les collaborateur.rices dans ce processus est une case à cocher pour les entreprises.

Antoine ajoute qu’il devrait y avoir une obligation de cohérence (voire de congruence) pour l’entreprise entre son engagement et son activité cœur de métier afin que ce processus soit impactant et durable. Pour Olivia, la conjoncture actuelle et son évolution vont fortement inciter les entreprises à développer ce volet « engagement » si elles veulent rester crédible et attirer des collaborateurs et collaboratrices demain*.

En résumé, nous ouvrons collectivement cette porte : l’entreprise serait tenue de porter l’engagement de ses collaborateur.rices en se positionnant comme un facilitatrice des démarches pour une question de survie et d’ancrage dans un monde qui change.

In fine, l’engagement sera-t-il demain une case à cocher ?

Pour les individus, cette proposition n’est absolument pas souhaitable. Nous espérons, chez Pro Bono Lab, qu’il sera demain intrinsèque à la vie de toutes et tous : qu’agir pour la planète, pour la solidarité, pour l’inclusion de personnes en difficulté sera « normal », et non célébré. Que chacun et chacune d’entre nous trouve la place adéquate pour construire un autre monde : car comme on aime le dire, il faut de toutes et de tous pour faire un (autre) monde.

Pour les entreprises, il est de bon ton de penser que l’engagement sera une case à cocher. Les sociétés dans lesquelles nous évoluons les pousseront à se transformer : les jeunes talents qu’elles souhaiteront recruter, les collaborateurs et collaboratrices qui y travailleront, les client.es ou les consommateurs et consommatrices qu’elles devront fidéliser pour continuer à exister… Et dont nous faisons partie !

Consulter le replay de l'événement

* En 2022, Les étudiant.es d’AgroParisTehc appellent à déserter

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